Saint Dominique l'immortel

Il nous faudrait aider à fixer ce morceau de vie, soutenir ce projet de documentaire. Il est une épicerie à Biarritz, quartier Saint Martin, l'épicerie Hirigoyen, devant laquelle des centaines de voitures passent. Une relique des commerces de proximité à l'ancienne. Un contact quotidien où se joue une petite pièce de théâtre du réel chaque jour, entre jeux de cartes, échanges, conversations en tout genre. François Froget a vu le trésor de ce microcosme, et depuis quatre ans, immortalise le quotidien de cette épicerie, figée dans le temps, pour un documentaire qui reste à financer, 'Saint Dominique l'immortel', avec ici un aperçu du tournage en cours. 


Pourquoi décider de filmer Dominique Hirigoyen, la vie de son épicerie, sa clientèle ?

J'ai commencé le film par amour du lieu et de ce qui s'y joue au quotidien. Le film ne défend pas le commerce de proximité contre les grandes surfaces, c'est une allégorie, une philosophie de vie, une tentative de saisir la vie de ce monsieur. Le personnage m'a plu, l'endroit, les clients. Il dit des choses superbes, par exemple qu'une leçon de vie vient plus souvent d'un inconnu que d'un grand écrivain. Une phrase, à la volée, va rester en vous. Le documentaire, a un peu de ça, dans ce microcosme auquel tout le monde peut s'identifier. 

J'ai commencé à filmer Dominique Hirigoyen il y a quatre ans. Et depuis un an et demi, je lui ai donné la caméra. Il filme son quotidien. Pour raconter une bonne histoire, fatalement il faut un début, un coeur de récit et une fin. Beaucoup de gens, habitués ou non posent cette même question d'un tournage à l'autre : « à votre âge, 70 ans, quand allez vous arrêter de travailler ?'. La fermeture du commerce s'impose comme la fin idéale, mais il ne ferme jamais. L'épicerie est toute sa vie, et le documentaire devient un tournage au long cours.


Quel est son quotidien ?

Il travaille du mardi au samedi soir. Le dimanche matin, il va à la messe. L'après midi, il reste avec sa femme Monica. Le lundi, il prépare déjà l'ouverture du mardi. Chaque jour, avant d'ouvrir l'épicerie, il livre de la levure à des boulangeries. Il ouvre à onze heures, se met en position jusqu'à quatorze heures trente. Puis, il se retire dans sa cuisine - il mange, fait une sieste entre les mains, une prière, un 'je vous salue Marie'. Il ne prie jamais pour lui, mais pour les autres. J'ai appris avec lui que prier pour soi est un grand pêché. Il ouvre de nouveau jusqu'à 20 h, parfois 22h. Il renouvelle une prière à tête reposée, et rentre chez lui retrouver sa femme, toujours là pour le soutenir. 

Dominique a un peu du Dieu. Il m'a expliqué un jour, alors que je le filmais à son insu devant un plat de flageolets saucisses : 'Dieu, c'est tout le monde, c'est toi, c'est moi. Et le diable, c'est pareil. On a tous quelque chose de génial, et quelque chose de pourri'. Voilà sa philosophie, et il a raison. On apprend donc des choses comme ça dans le film. On taquine du spirituel et du sacré dans ce petit film. Du moins, je ne pense pas qu'on s'y ennuie. C'est la bonne vie quoi.

Comment décrire ce que l'on voit sur le tournage ?

Dans cette épicerie, tout le monde se vouvoie, même une fois devenus amis comme nous le sommes aujourd'hui. Chez beaucoup d'habitués subsistent comme une aristocratie du sentiment, jamais une bagarre, jamais une insulte. Sur la bande son, on entend le bruit continuel des voitures qui passent. Cet endroit si calme, si spirituel, où très peu de gens vivent et rient, se trouve serti de circulation, entre deux routes. L'épicerie semble posée sur un rond point. Dominique Hirigoyen dit d'ailleurs cette phrase géniale : 'si seulement une voiture sur cent descendait à mon commerce, je serais très riche'. 

Le paradoxe est là. L'épicerie n'est pas perdue au milieu de nul part. L'endroit est passant, l'épicerie ne marche pas. Finalement le lieu n'est plus un commerce, c'est comme une association. Il ne fait plus cela pour l'argent. L'épicerie était un succès jusqu'à l'arrivée des grandes surfaces en 1973, quand les gens venaient encore faire leurs courses. Il n'est ni revanchard, ni fataliste face aux grandes surfaces. Il a la conviction que l'homme est davantage fait pour de jolis endroits de vie, avec des connaissances, des bons produits. Il n'est pas du tout amer, ni désespéré. Il est très drôle, il supporte l'équipe de foot en face, et tire des fusées depuis sa fenêtre pour les encourager, jusqu'à manquer de se mettre le feu aux sourcils. Nous l'appelons le capitaine, il mène ce petit monde comme un chef d'orchestre. 

La clientèle est âgée. Certains boivent un peu trop, d'autres pas du tout. Ils jouent à la belote. Ils viennent au nerf de l'action plutôt que de rester chez eux. Ils sont dans la création de ce théâtre incroyable. Le film est un lieu clos. Chacun tient son rôle, celui qui aime les animaux, celui qui réalise les vidanges des copains. Il y a Cécile et son merle Kiwi, qui à 80 ans, déteste les hommes, et porte pourtant un amour platonique pour Antoine. Ils ne se comprennent pas, mais tous les jours, Antoine lui offre un dessert et un jus de fruits. Antoine marche avec une canne de pèlerin. Ce personnage muet a une prestance naturelle. Il y a aussi Patrick l'accordéoniste, qui fait de grands concerts chez Dominique. Il y a Pierette, qui songe à son mari, l'amour de sa vie, gardien de foot, Coco mort à 60 ans. Malgré son spleen, elle raconte le bon vieux temps. Et d'autres encore sont là...