Street books, librairie des sans abris


Il existe des idées simples et audacieuses que l'on pourrait reproduire envers un public isolé quelqu'il soit. Streetbooks est de ce genre là, une librairie qui se déplace à vélo vers les sans abris. Laura Moulton crée à Portland, la librairie mobile Streetbooks et humanise ceux que l'on a déshumanisé en détournant le regard. Laura Moulton est une femme généreuse, créative, qu'on a envie de suivre, ce genre de personnes qui ont compris que donner procure le bonheur, et ce bonheur resplendit sur son visage. On lui demande comment elle fait, d'où vient cette idée, et si elle est difficile à réaliser.


Peux tu nous expliquer Streetbooks ?

Streetbook est une librairie qui se déplace à vélo, à destination des sans domicile fixe de la ville de Portland. Les problématiques des sans abris sont conséquentes et complexes. Certes la littérature ne donne pas une réponse globale, mais elle a le pouvoir de construire des ponts entre les gens qui ont un domicile et les SDF. La conversation est vitale pour quelqu'un sans métier, sans rôle dans la société. Ce service offre la possibilité de connaître quelqu'un qui vous accueille, prend des nouvelles, vous parle culture, et peut vous ramener un bouquin spécifique à votre demande. Les conversations sur les livres ôtent la tension existante sur les immenses difficultés d'une vie sans domicile fixe. Je connais cette magie, je l'ai vu opéré tant de fois depuis sept ans que je suis convaincue de la réussite de notre mission.

 


Notre librairie est adaptée à 'nos patrons', comme nous les appelons, les SDF. Nous ne cherchons pas nécessairement à récupérer les livres. Il nous est facile d'en trouver, au travers des donations. Nous allons même jusqu'à préférer qu'ils restent dans la rue, à être lus. Parmi nos patrons réguliers, presque 100 % des livres sont retournés. Nous ne voyons pas nécessairement de nouveau les livres empruntés par ceux de passage. Nous accumulons un grand nombre de cartes de librairie signés sans le retour du livre. Je me souviens d'un jeune homme qui ne faisait que passer par Portland. Il avait vraiment envie d'emprunter 'Sur la route' de Kerouac, il n'était pas sûr de revenir à Portland. Je lui ai laissé. Le plus important est le plaisir de trouver le livre qui convient vraiment à une personne.

Pourquoi avoir créer Streetbook ?

Notre librairie mobile a d'abord été pensé comme une expérience artistique qui devait durer trois mois, et qui continue, encore aujourd'hui... Je voulais expérimenter un nouveau mode de conversation, inclure les gens qui sont rejetés, recréer le style des bibliothèques mobiles old school, avec des livres de poches à emprunter. Je prenais en photo les sans abris, avec leur histoire. Plus tard, j'ai presque abandonné cette partie, beaucoup ne souhaitent pas être pris en photo. J'ai répondu à un appel à projets, et imaginé le déroulé du projet avant qu'il n'existe : récupérer des livres, aller au contact des gens sans abris, proposer un livre... J'ai utilisé ce récit. Ce qui devait durer trois mois continue aujourd'hui...

Le premier jour, j'étais terrifiée, et peu fière d'avoir eu l'audace de penser proposer un livre à quelqu'un qui a peut être dormi sur un morceau de carton depuis six mois. J'ai commencé à me dire que ce n'était pas du tout cela dont ils avaient besoin. J'attendais, stressée. Je me suis décidée à aller vers les personnes assises sur le trottoir, et je leur ai dit : « je m'appelle Laura. Je suis une libraire de rue, et j'ai des livres pour ceux qui le souhaitent. J'ai ensuite reculée et attendue. Ils sont venus me voir, ont regardé les livres. J'ai expliqué le concept. Ils ont pris des livres, et m'ont dit à la semaine prochaine. 


J'étais soulagée de voir que les gens étaient curieux et reconnaissants. Cela me confortait dans ma conviction que c'était une bonne idée. Plus tard, j'ai réalisé que ce service était devenu vital. Les gens attendaient le libraire et son vélo, leur livre à la main. Cet échange était devenu pour eux leur occupation de la journée, et parfois de la semaine. Difficile alors de remballer le projet, surtout que les sans abris sont de plus en plus nombreux aux états unis.

Comment monter une librairie mobile ?

Vous n'êtes pas obligé de le faire à vélo. Vous pouvez imaginer le faire à pieds avec un chariot. Il ne faut surtout pas imaginer la nécessité de fabriquer un vélo comme nous, et que ce coût là devienne un frein. Trouver des livres est facile, maintenir le projet, l'énergie et la consistance peut être un challenge, tout comme la paperasse pour tenir une association. La librairie mobile a trouvé un écho conséquent dans les médias. L'objet de la mission et sa simplicité touchent les gens. Ils se sont spontanément proposés lors de nos événements où nous appelons aussi au don de livres.

Dès le premier été, je n'étais pas seule sur le projet. Aujourd'hui, l'équipe est formée de huit libraires. Chaque libraire est indemnisé 15 dollars de l'heure. 20 dollars pour les anciens. Chacun ne réalisant que trois à quatre roulements, personne ne peut payer le loyer avec cet argent. Mais je suis heureuse que nous soyons en capacité d'indemniser les libraires.

Un des libraires les plus populaires était un de nos patrons en 2011. Il vivait dans la rue depuis trois ans et demi. Un personnage fascinant. Il empruntait des livres chaque semaine, et nous avons un jour perdu contact avec lui. J'ai passé des mois à le chercher. Il est revenu vers nous un an et demi après. Il était sorti de sa dépression, il était dans la bonne direction. Au fur et à me sure, il a commencé à travailler avec nous. Il est maintenant membre du conseil d'administration, un libraire de rue accompli, qui ne cesse d'être ému par les remerciements, et une excellente illustration de comment se forme l'équipe. Les libraires se portent volontaires, et ne repartent pas de l'aventure.


Jusqu'ici, touchons du bois, il n'y a eu aucune terrible expérience pour les libraires. Parfois le contraire se passe, une libraire les a déjà vu cesser une bagarre pour venir récupérer un livre. C'est une illustration pour voir à quel point la librairie aide. Nous faisons toutefois attention, nous avons un protocole, car l'usage de drogues telle que la méthadone est en augmentation, et nos patrons peuvent avoir des problèmes de santé mentale.

Il faut une très bonne écoute, faire naturellement attention aux autres, ne pas former de jugement préconçu, ne pas être critique, être humble et apprécier les autres pour ce qu'ils peuvent amener, reconnaître que les gens puissent être intelligents et drôles qu'ils dorment dans la rue, sous un pont, ou qu'ils aient un toit, être ponctuel. Créer un service exige de se présenter aux horaires et endroits indiqués. Les clients font parfois un long déplacement pour se rendre aux lieux dits. Il ne faut pas les décevoir. Une certaine solidité est nécessaire aussi quand les gens commencent à se raconter. 

C'est un travail à la fois exigeant, gratifiant et épanouissant. Mais je continue de croire que c'est la meilleure occupation du monde, au travers des échanges passionnants. J'ai comme l'impression d'avoir finalement formé une communauté. C'est définitivement un moyen de me connecter avec ma ville et d'être consciente des problématiques autour de moi. Mon expérience de la ville est totalement différente aujourd'hui grâce à ses rencontres.